Dissertation
Game Design

La Profondeur dans le Jeu Vidéo


Emmanuel Barbaut
25 Mai 2020

Aujourd’hui, l’industrie du jeu vidéo connaît un large succès. Minecraft, écoulé à plus de 176 millions d’exemplaires, en est la preuve. Jeu le plus vendu de l’histoire, il est aussi particulièrement caractérisé par sa profondeur. Pourtant cette appréciation n’est pas toujours prise en compte par les critiques de jeu qui s’attardent davantage sur des aspects plus formels, à savoir la qualité des graphismes, l’écriture, la rejouabilité...

Au sens propre, la profondeur correspond à la distance entre le fond et la surface d’un milieu, et par cette dimension offre une nouvelle perspective. Dans cette dissertation, nous verrons quels sont les différents aspects de la profondeur dans un jeu. Nous traiterons des multiples facettes de la profondeur selon divers points de vue, premièrement microcosmique, avec la profondeur d’un personnage, ensuite de plus en plus macrocosmique, profondeur de la narration, du monde du jeu jusqu’à passer au delà du 4ᵉ mur et traiter de la profondeur directement liée au joueur : la profondeur du gameplay. Il sera pour cela intéressant de faire des analogies avec d’autres genres artistiques : cinéma, théâtre, littérature, jeux de plateau...

Ne regarde pas les autres jongleurs pour trouver ton inspiration, regarde partout ailleurs.

Jesse Schell

Game Designer et Auteur de The Art of Game Design

La Profondeur d'un personnage

La profondeur de personnage, ou character depth, opposée au personnage quelconque, s’exprime au travers de trois dimensions.

En effet, un personnage peut-être qualifié de profond lorsqu’il possède une personnalité qui lui est propre, distincte des autres personnages et est capable par ce fait de toute une gamme de comportements, parfois surprenants mais toujours cohérents avec sa personnalité. Dans The Art of Dramatic Writing, Lajos Egri distingue trois dimensions nécessaires pour créer une profondeur chez un personnage. Nous illustrerons chacune de ces dimensions par le biais du personnage de Geralt de Riv dans The Witcher 3.

Tout d’abord, la dimension physiologique qui correspond au physique du personnage et la manière dont cet aspect façonne sa personnalité et sa vie. Cette dimension est caractérisée par tous les aspects extérieurs du personnage perceptibles par les autres individus : l’apparence mais également l’attitude et la façon de se mouvoir. Le physique constitue la première impression qu’une personne donne à un autre individu et, de ce fait, la manière dont elle sera considérée par celui-ci. Dans The Witcher 3, Geralt de Riv, le personnage incarné par le joueur, est régulièrement sujet à un traitement différent en raison de son apparence. En effet lorsque Geralt de Riv pénètre dans une taverne, il est régulièrement importuné. Ses yeux de chat trahissent sa condition de mutant et de sorceleur qui sont souvent craints ou méprisés par les habitants. Cela influe sur le comportement de Geralt qui reste distant et froid à leur égard.

Ensuite, la dimension sociologique est constituée par le contexte extérieur. Les expériences de vie passées et présentes du personnage conditionnent sa personnalité et son comportement. Ainsi, le rapport aux autres, l’environnement, l’éducation, le vécu, etc., ces facteurs entrent en jeu dans la création du caractère du personnage. Dans The Witcher 3, le passé de Geralt a grandement affecté sa personnalité. Idéaliste en quittant l’école des sorceleurs, il a l’intention de sauver les faibles des monstres peuplant le monde. Il se confrontera à la dure réalité : guerres incessantes, complots, pillages, manipulations, quêtes de pouvoir... Toutes ces atrocités changeront profondément sa personnalité, il renoncera à son idéologie et adoptera une attitude de neutralité face au conflit.

Les dimensions physiologiques et sociologiques façonnent donc le comportement du personnage. Ce comportement est également soumis à une dimension psychologique intrinsèque, facteur hérité et propre à chaque individu. Ces trois dimensions sont intimement liées et font qu’un individu est unique et complexe. Dans un processus de création d’un personnage, chaque trait de personnalité doit prendre en compte ses dimensions physiologiques, sociologiques et psychologiques pour assurer profondeur et cohérence. Dans The Witcher 3, Geralt possède par nature une grandeur d’âme mais ses caractéristiques physiques et ses expériences de vie l’ont endurci : il est devenu loup parmi les hommes. Malgré cela, sa vraie nature se révèle parfois en aidant encore les faibles. Par cette cohérence, le personnage exprime ainsi sa profondeur.

Nous avons vu que le personnage peut posséder une profondeur exprimée au travers de sa personnalité, mais il est également acteur de la création de situations ou d’intrigues en interagissant avec d’autres individus et son milieu.

La Profondeur de narration ou de simulation

La profondeur narrative, ou narrative depth, est caractérisée par un ensemble de comportements individuels créant une nouvelle situation.

Aussi appelée profondeur de simulation dans le domaine du jeu vidéo, elle intervient lorsque plusieurs personnages interagissent entre eux et que l’ensemble de leurs comportements fait émerger une situation commune nouvelle, que l’on peut qualifier de situation émergente. La profondeur narrative est engendrée par les situations émergentes. Elle permet d’établir une cohérence en assurant qu’une situation puisse être expliquée par ses causes. Outre l’intervention du joueur, elle peut aussi résulter uniquement des comportements des Personnages Non Joueurs (PNJ). On parlera d’émergence si une situation n’est pas un événement scripté déclenché par un trigger mais résulte d’une multitude de comportements individuels.

Hitman 2 possède par exemple une profondeur de simulation. Chaque PNJ du jeu a un comportement propre et réagit en conséquence aux événements du niveau. Le comportement des PNJ n’étant pas scripté à l’échelle du niveau, mais à l’échelle de leur personnage. Ainsi les actions du joueur peuvent créer un effet domino et faire évoluer drastiquement la zone de jeu, à l’avantage ou au désavantage du joueur, créant alors une situation émergente. D’autre part, un grand nombre et une grande diversité de joueurs peuvent favoriser l’apparition de situations émergentes, comme dans les MMORPG. Pour finir, la profondeur narrative est d’autant plus importante lorsque chaque personnage acteur de la situation émergente est lui même profond.

Cependant, la profondeur d’un personnage n’est pas forcément nécessaire pour engendrer une profondeur narrative. Une situation complexe peut émerger d’un ensemble de personnages simples. La complexité émergente est une caractéristique particulière d’une situation émergente. Elle permet à un système évoluant selon des règles simplistes de pouvoir engendrer des résultats incroyablement riches.

Le jeu de la vie de John Horton Conway est un bon exemple de complexité émergente. En effet, chaque constituant du jeu est une simple cellule pouvant prendre deux états : vivant ou mort. Toutes les cellules sont soumises à deux règles simples : une cellule morte possédant exactement trois voisines vivantes devient vivante au prochain tour, et une cellule vivante doit posséder deux ou trois voisines vivantes pour le rester au prochain tour. Malgré sa simplicité, le jeu a un potentiel de complexité infinie en raison de l’émergence de complexité résultant des simples interactions entre les différentes cellules.

La Profondeur d'un monde

La profondeur d’un monde, ou world depth, est liée à la cohérence de ce qui le constitue.

Un monde possédant une grande quantité de détails soutenant sa cohérence va obtenir une profondeur le rendant crédible en terme de réalisme. Ces détails ont une importance particulière pour ajouter du relief au monde, mais ne sont pas indispensables au joueur pour jouer au jeu ou suivre une histoire. Cependant ils peuvent subtilement rendre le monde d’un jeu plus solide et réel, entraînant le joueur à le prendre plus au sérieux, augmentant ainsi sa valeur endogène.

Les détails comptent car le joueur se liera au jeu à travers eux [...] ils sont le biais par lequel les joueurs tombent amoureux de votre jeu.

Mark Rosewater

Head Designer de Magic The Gathering

De plus, si le monde est rempli de détails, chaque nouvel élément que le joueur sera amené à découvrir sera une récompense en soi. Il existe deux niveaux de profondeur pour un monde : la profondeur abstraite et la profondeur concrète.

La profondeur abstraite est caractérisée par tous les détails invisibles liant un monde pour le rendre cohérent. On peut prendre en exemple les différentes cultures, les langues, les croyances, les philosophies, etc. L’univers de J. R. R. Tolkien est un excellent exemple de monde possédant une profondeur abstraite. En effet, ses œuvres possèdent de multiples langues inventées par l’auteur dont plusieurs suffisamment riches pour être utilisables. Grand amateur de philologie, l’auteur du Hobbit et du Seigneur des Anneaux développa d’abord chaque langue fictive avant de construire et d’imaginer un peuple et un contexte dans laquelle chaque langue serait parlée. Enfin, il créa l’univers du monde et les histoires par les différentes interactions de ces peuples entre eux. La construction des différentes langues est également inspirée de la phonétique et de la grammaire de langues réelles, s’inspirant ainsi des différences réelles des langues entre les peuples pour créer des langues fictives crédibles. Cela permet une profondeur du monde extraordinaire et une grande cohérence de celui-ci.

Personne ne me croit lorsque je dis que mon long récit est un essai de création d’un monde dans lequel une forme de langage qui soit agréable à mon esthétique personnelle puisse paraître réelle.

J. R. R. Tolkien

Philologue, Poète et Auteur notamment du Seigneur des Anneaux et du Hobbit

La profondeur concrète est quant à elle caractérisée par tous les détails visibles liant un monde pour le rendre cohérent. Dans le cadre de la vie dans un monde, on peut prendre en exemple les différentes évolutions naturelles qu’ont subit les formes de vie pour s’adapter à leur milieu, ou dans le cadre de civilisations, l’architecture, les styles vestimentaires, les technologies, les techniques de combat, etc. L’univers d’Avatar : The Last Airbender est un bon exemple de monde possédant une profondeur concrète. En effet, chacune des quatres civilisation majeures du monde possède un style architectural et un style de vie cohérent avec ses technologies et l’élément que son peuple manipule. Par exemple le royaume de la terre, possédant un mode de vie très sédentaire, dispose d’imposantes forteresses et murailles alors que les nomades de l’air, ayant un mode de vie nomade en raison de leur capacité à se déplacer en volant, possèdent des temples situés dans des endroits inaccessibles autrement que par les airs. De plus le dessin animé possède un code chorégraphique pour son système de magie, le ‘Bending’, capacité permettant de manipuler un élément par le biais de mouvements d’art martiaux. Chaque forme de manipulation des éléments est basée sur un art martial oriental réel : l’aquamancie correspond au Tai Chi, la géomancie au Hung Gar, la pyromancie au Shaolin et l’aéromancie au Bag Gua. Ces détails introduisent une cohérence dans les mouvements des personnages : voir un personnage bouger d’une certaine manière permet de déduire quel élément il manipule et de ce fait à quelle civilisation il appartient. De plus les styles de vêtements et de coiffures sont différents pour chaque civilisation et inspirées de peuples réels, permettant d’accentuer les différences des cultures.

Tout ceci contribue à créer quatre peuples distincts, cohérents et crédibles ce qui augmente grandement la profondeur du monde.

Ainsi nous avons vu que les situations émergentes permettent de créer une profondeur narrative et que la cohérence des détails d’un monde permet de créer une profondeur de monde. Nous allons à présent passer au delà du 4ᵉ mur et traiter de la profondeur du gameplay.

La Profondeur de gameplay

La profondeur du gameplay, ou profondeur stratégique, est un type de profondeur spécifique au jeu, à la différence des précédentes profondeurs abordées.

La profondeur peut être définie comme le nombre de possibilités ou de choix pertinents qui émergent d’un ensemble de règles. Ainsi, elle est étroitement liée au rapport entre le nombre d’actions opératoires et le nombre d’actions résultantes disponibles dans un jeu. Un exemple simple est le jeu de Dames. Il possède peu d’actions opératoires : déplacer un pion en avant, sauter par dessus un pion adverse et se déplacer vers l’arrière s’il s’agit d’une dame. Mais énormément d’actions résultantes : empêcher un pion d’être capturé en bougeant autre pion derrière lui, forcer l’adversaire à faire un saut qui ne l’arrange pas, etc. L’écart important entre le nombre d’actions opératoires et le nombre d’actions résultantes donne au jeu de Dames sa profondeur. Le jeu du morpion est quant à lui un exemple de jeu possédant un faible nombre d’action opératoires et un faible nombre d’actions résultantes. De plus, il possède une stratégie optimale pour gagner, ce qui annule toute profondeur possible. En effet, la profondeur intervient dans la capacité du joueur à faire des choix pertinents et potentiellement apprendre des résultats de ceux-ci : s’il existe une stratégie gagnante à simplement appliquer pour gagner, le jeu n’a pas de profondeur.

La complexité est souvent confondue à tort avec la profondeur. En effet, un jeu complexe possède une quantité importante d’action opératoires, qui entraînent souvent une quantité importante d’actions résultantes. On peut définir la complexité d’un jeu comme la charge mentale imposée au joueur : ce dont il doit se souvenir, les règles qu’il doit comprendre et savoir utiliser ainsi que les calculs que le joueur doit faire pour faire un choix pertinent. Par conséquent tout ce que le joueur ne peut comprendre et faire intuitivement.

Certains éléments de design dans un jeu peuvent influer sur la complexité. Un tutoriel peut par exemple permettre au joueur de comprendre intuitivement des éléments complexes et de ce fait réduire la complexité. Un bon ou un mauvais design d’interface utilisateur peut respectivement réduire ou augmenter la complexité d’un jeu. Le rythme du jeu, caractérisé par le nombre de décisions que doit prendre le joueur à chaque seconde, peut également influer sur la complexité. Par exemple, un jeu de stratégie en tour par tour peut se permettre bien plus d’actions opératoires qu’un FPS sans pour autant surcharger le joueur, celui-ci ayant la liberté de répartir ses décisions dans le temps. Ces différents éléments de design peuvent permettre de réduire la complexité sans modifier son nombre d’actions résultantes, augmentant de ce fait la profondeur du jeu. Cependant, il existe un type de complexité ne pouvant être diminué, il s’agit de la complexité irréductible. Elle correspond à la quantité de règles que le joueur doit connaître en intégralité avant de pouvoir commencer à jouer. Aux échecs, le joueur doit connaître les règles et le comportement de chacune des pièces avant de pouvoir jouer. Il s’agit de complexité irréductible. Pour augmenter la profondeur d’un jeu, le designer doit donc s’assurer d’avoir le moins de complexité irréductible possible.

Si la profondeur n’est pas synonyme de complexité, qu’en est-il de la qualité ? Un titre profond est-il forcément bon ? Bien qu’on puisse trouver une corrélation entre profondeur d’un jeu et engagement des joueurs envers celui-ci, il est difficile de conclure qu’un jeu doive être profond pour être de qualité, majoritairement parce que le goût est subjectif. Dans ce cas en quoi la profondeur d’un titre influe-t-elle sur l’engagement de ses joueurs ? Un élément de réponse à cela est le gameplay émergent. Il s’agit d’une action résultante imprévue par le développeur et qui constitue en quelque sorte le moyen ultime pour le joueur de s’approprier le jeu. En inventant une nouvelle mécanique, le joueur se hisse au rang de cocréateur du gameplay et donc du jeu. Les jeux possédant une grande profondeur de gameplay donnent ainsi une grande liberté au joueur dans ses choix, le laissant libre de prendre les décisions qu’il souhaite.

Un [bon] jeu est une suite de choix intéressants

Sid Meier

Programmeur et Game Designer

En ce sens, la profondeur est la caractéristique principale d’un bon jeu.

Conclusion

Nous avons tenté d’analyser en quoi et comment la profondeur se construit, existe et s’applique dans le jeu vidéo à travers le personnage, la narration, le monde du jeu et son gameplay. Nous allons conclure sur le rapport du joueur à la profondeur du jeu, ce qu’elle lui apporte et en quoi elle est essentielle. La profondeur permet de pénétrer dans le monde du jeu comme on pénètre dans la vie. Elle contribue à la crédibilité de l’univers du jeu et engendre, par ce fait, l’adhérence du joueur. La profondeur est une notion transcendantale dans le sens où elle ouvre au joueur le champ du possible. Plus la profondeur est large, plus cet espace de liberté est investi par le joueur. Espace où l’expression de son ressenti, de ses émotions, de son plaisir et de son intellect se manifeste. Il construit lui-même son jeu comme il pourrait construire sa vie, avec autant de libre arbitre que la profondeur est importante, développant ainsi une sensation d’unicité par un cheminement qui lui est propre, personnel, intime. Il devient acteur et même cocréateur du jeu. Enfin, n’oublions pas que l’objectif du joueur est aussi de gagner et que la réussite du jeu est d’autant plus savoureuse que le cheminement parcouru a été riche et prolifique. Cette richesse est complètement liée à la Profondeur du jeu.


Emmanuel Barbaut


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