Analyse
Cinema

La jetée de Chris Marker


Emmanuel Barbaut
15 Février 2020

La jetée est un “photo-roman” de Chris Marker réalisé en 1962. Au cœur de la guerre froide, il règne alors une psychose autour d’un nouveau conflit armé mondial impliquant l’arme atomique. C’est dans un tel contexte historique qu’est réalisé ce court métrage. Il présente Paris, meurtri par la guerre, au travers de divers clichés réels issus de la seconde guerre mondiale. Les seuls survivants vivent maintenant sous terre, vaincus comme vainqueurs. Et les premiers sont utilisés par les seconds pour mener d’étranges expériences de voyage temporel. Convaincus que le présent est perdu, ils tentent de trouver de l’aide dans le futur. Le personnage principal sera le seul à réchapper aux expériences et à parvenir à trouver la voie vers le passé. Et ce, grâce à un souvenir d’enfance qui l’obsède, celui du visage d’une femme et de la mort d’un homme s’écroulant dans la foule.


La jetée est un récit métaphorique. Une représentation d’un présent tentant de puiser dans le passé un espoir de trouver son futur.

L’œuvre est construite comme si chaque image la constituant semblait être une tentative d’immortaliser un instant, une émotion. Certains moments sont représentés plus longs, d’autres plus brefs de la même manière que varie la perception d’un instant. C’est cette suite d’instants qui constitue le temps et lui assure sa continuité. Les cuts rapides et le crescendo de battements de cœur créent une tension et traduisent la violence subie par le personnage principal au début des expériences. Les premières images du passé sont en revanche ponctuées par de lents fondus au noir, évoquant un éveil dans un monde onirique qui contraste avec la froide et dure réalité du présent.

Comme dans un rêve, jamais ni l’homme ni la femme ne sont nommés, renforçant leur unicité et l’abstraction du monde qui les entoure. Aussi, la douceur de leur relation est sublimée par une ambiance sonore et une mise en scène calme.

Un seul mouvement est filmé, l’éveil de la femme. Métaphore d’un amour naissant défiant l’ordre du temps, relation impossible entre une femme du passé et un homme du présent. Sentiment qui à la fois transcende le temps et qui pourtant sans lui n’existe pas. Tout comme cette relation qui a besoin d’un temps pour se créer et exister.


Nombre de passages viennent rappeler des représentations du temps. Tels que les animaux empaillés dans le musée pour lesquels le temps ne s’écoule plus, à jamais figés dans l’instant. Tel que le chignon de la femme qui se dénoue peu à peu, jusqu’à se libérer totalement et voler au vent à la scène finale, comme l’entropie ne pouvant qu’augmenter, donnant un sens à la flèche du temps.


Dans cette œuvre la science fiction semble permettre d’enfreindre les règles du temps mais on ne peut en réalité y échapper. Même le futur ne peut s’en défaire, ainsi ses habitants n’ont d’autre choix que de sauver le présent (en ramenant une centrale d’énergie) pour protéger le futur.

Seul le personnage principal tente de s’extraire des règles. Alors qu’il lui est offert d’avoir une place dans le futur, il choisit de retourner vivre dans le passé, retrouver le souvenir d’enfance qui l’obsède. Seulement on ne peut vivre dans le passé sans que cela n’ait de conséquences sur le présent, et l’homme qu’il avait vu mourir étant enfant doit mourir pour assurer la cohérence du temps.

Il comprit qu’on ne s’évadait pas du Temps et que cet instant qu’il lui avait été donné de voir enfant, et qui n’avait pas cessé de l’obséder, c’était celui de sa propre mort.

La jetée


Emmanuel Barbaut


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